Les habitants de Sâo Tome connaissent les fèves... mais pas du tout le produit manufacturé
Paradoxe à peine croyable : Sâo Tome et Principe, un des plus petits pays d'Afrique situé au coeur du Golfe de Guinée, à 350 km des côtes du Gabon, est un très gros producteur de fève de cacao... (ce fut même le premier au monde avec 40 000 T. produites) mais la population n’a jamais goûté au chocolat. Les travailleurs extraient des plantations environ 3500 tonnes par an, mais aucune transformation ne se fait sur place. Or, il se trouve que les fèves qu'utilise la Frigoulette, dans la vallée de la Gervanne, en viennent intégralement via une entreprise KAOKA tenue par André Debert. Son affaire est implantée depuis 10 ans à Sâo Tome, dont il écoule un tiers de la production environ. André Debert, la soixantaine, est un ancien de ces fameux Centres d'Initiatives pour Valoriser l'Agriculture et le Milieu rural (les CIVAM), dont Bernard Xueref, lui-même, aujourd'hui patron de la Frigoulette, fut un des animateurs. Ces organisations très bien implantées dans la Drôme dès l'origine dans les années cinquante ont réuni des activités qui voulaient changer les pratiques et l'image du monde paysan.
Camion-Hôpital
Ce n'est donc pas un hasard total si la société d'André Debert est devenue le fournisseur exclusif de la Frigoulette en fèves bio de Sâo Tome. De cet engagement militant, André Debert a gardé un intérêt pour les pratiques éthiques dans le commerce, ce que l'on englobe sous la formule de « commerce équitable ». Cela signifie, que non seulement, il garantit aux producteurs de Sâo Tome des prix d'achat sur longue période, ce qui leur permet de mieux gérer leurs affaires, mais de surcroît, il a interdit le travail des enfants dans les coopératives où il s'approvisionnait, il forme un encadrement local et il a contribué à la construction de maisons pour chaque famille, en lieu et place d'immondes baraquements. Bernard Xueref et son cousin le photographe Gilles Xueref ont été totalement séduits par une population accueillante, une sécurité absolue, une grande propreté et la douceur de vivre.Pour autant ce Pays parmis les plus pauvres au monde manque cruellement de médecins un des prochains projets d'André Debert serait de mettre en place un camion "hopital".
Ballon de Rugby
Bernard Xueref qui a la sympathique manie de prendre des notes sur un petit carnet nous en a confié quelques pages. On y lit la description du spectacle des rues avec par exemple ces motos chinoises avec monsieur pilotant, madame derrière, le gamin au milieu, un cochon en travers du guidon ou encore ces camions qui servent d'autobus et où, sur la benne arrière, se trouvent une trentaine de personnes qui chantent. L'expédition de nos deux cousins nécessitait un 4X4 parce que les pistes sont incroyablement mauvaises. Ici des maisons en bois sur pilotis, là des abris sommaires, des lavoirs où s'agitent les femmes. Des hommes bien vêtus, ici l'un d'entre eux se promène avec une petite valise autour du cou dans laquelle se trouvent les médicaments qu'il vend. Des étals de légumes, de fruits, de poissons crus ou séchés, de la viande fraîche... curieusement pas de boîte aux lettres ni de facteur mais -ouf!- des téléphones portables. C'est donc dans ce décor que les Xueref ont été voir les plantations de cacaoyers pour y trouver les fameuses cabosses en forme de ballon de rugby de 12 à 15 cm de long dans lesquelles se nichent une quarantaine de fèves, celles précisément qu'achète la Frigoulette pour sa production. Reste le paradoxe signalé en début de cet article. Il est pratiquement impossible d'acheter du chocolat dans sa forme courante au pays qui produit des fèves réputées. D'où l'envie des animateurs de la Frigoulette de tenter une aventure après tout bien modeste sur un marché que négligent les géants du chocolat : ouvrir un magasin à Sâo Tome. Moyennant quoi, se mettrait en place un itinéraire singulier Sao Tome- Gervanne-Sâo Tome. Symboliquement, ce serait un fameux clin d'oeil d'un tout petit producteur fournissant un tout petit pays. Les contacts ont été pris. Bernard Xueref estime vraisemblable que le magasin puisse être ouvert à la fin de cette année.
Jacques Mouriquand (Journal Le Crestois, 23 septembre 2011)
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